Chanson pour s’apitoyer sur son sort avec élégance

A la question : ” Tu fais quoi ce soir ?” Rares sont les individus qui, spontanément, vous répondent :
” Ce soir, je m’apitoie sur mon sort, je me suis prévu une bière pour pleurer dedans”.
Et pour cause : s’apitoyer sur son sort n’est socialement guère considéré, hormis dans certains cercles gothico-romantiques où il est de bon ton de se lire des extraits des Fleurs du Mal en s’envoyant des larmes de crocodile à la gueule dans le cadre de concours de mal de vivre généralement remportés par le plus pâle des participants, qui se voit remettre, à l’issue de la lacrymale compétition, l’intégrale des Sisters of Mercy pour la peine, c’est le cas de le dire, haha.
Bien. Oublions ces sottises.
Quitte à s’apitoyer sur son sort, autant le faire avec élégance. Et “élégance”, c’est l’un des mots qui vient lorsque l’on évoque Bobby Darin. Chanteur semi crooner brillant à l’âge du rock et du roll huileux, acteur de talent trop frêle pour jouer les jeunes premiers, Bobby Darin avait l’élégance discrète du Vespa garé au milieu d’un cortège de Harley Davidson.
“Not For Me” constitue l’un des plus beaux morceaux de Bobby Darin, et l’un des moins connus, résumant en deux minutes et vingt secondes la vie de celui qui aurait pu devenir un Paul Anka, un Dean Martin ou n’importe quel autre pensionnaire roucoulant de Las Vegas.
Ecouter Bobby Darin / “Not for me”
“Not For Me”, bande son idéale pour s’apitoyer sur son sort avec élégance ?
Elégance n’est pas le mot qui convient mais c’est le premier qui vient à l’esprit, comme dirait Chuck Palahniuk. C’est que la chose, sorte d’anti-gospel damné, joyau d’amertume ciselé par l’invraisemblable production de Jack Nitzche, suinte le mal être avec plus de classe que n’en aura jamais la discographie complète de Vincent Delerm.
Dans “Not for Me”, il est question de regarder le bonheur passer en comprenant que vous n’y aurez jamais droit. Un bijou empoisonné, tout en cordes et en réverbérations, où perce la voix, puissante et fragile, d’un Bobby Darin chantant comme un homme ayant réalisé qu’il était voué au purgatoire.
On a connu plus cocasse.
Certes mais le moins que l’on puisse dire, c’est que, quoique non gothico-romantique, Bobby Darin n’a pas eu de bol. Pour commencer, Bobby Darin est le fils de sa soeur ainée. Disons qu’on a appris au petit Bobby, à sa majorité, que sa soeur Nina était en fait sa mère et que son père, pfiouuu, voilà voilà voilà tu reprendras du thé ?
Enfin tant qu’on a la santé.
Le problème, c’est que la santé, le petit Bobby il ne l’a pas non plus, rapport à une insuffisance cardiaque des plus facétieuses puisqu’elle le fera décéder à 37 ans, un âge largement inférieur à l’espérance de vie moyenne, même chez les rock stars. D’autant que Bobby Darin n’était même pas une rock star.
Le “Not For Me” de Bobby Darin, c’est le Vespa de la Dolce Vita qui s’empale contre un arbre au détour d’un virage, laissant son conducteur, brisé mais bien vivant, appeler au secours dans le vide.
“Personne” n’est pas le premier mot qui vient à l’esprit mais c’est celui qui convient.
(Eternelle gratitude à Georgina T. sans qui je n’aurais jamais connu l’impeccable “Not For Me”…)
Le “Not For Me” de Bobby Darin n’est pas tout simple à dénicher. On ne saurait que conseiller à l’amateur de se jeter sur l’essentielle compilation : “The Jack Nitzsche Story - Hearing is Believing: 1962 - 1979 », comprenant les meilleurs travaux de Jack Nitzsche, le producteur fou, dont … “Not For Me”.
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